ثقافة Le rêve de Fadhel Jaïbi : quand la tragédie se met à rire Par Abdelhamid Larguèche
Dans le sillage de Walid Daghsni : quand le rire révèle la tragédie
Par Abdelhamid Larguèche
Dans « Le rêve » de Fadhel Jaïbi, la comédie noire pourrait apparaître, au premier regard, comme un simple choix esthétique, une manière d’alléger le poids de la tragédie. Elle est en réalité beaucoup plus que cela. Elle constitue une véritable méthode de lecture du réel : elle redistribue les rôles au sein d’un monde en crise, où les personnages semblent avoir perdu la maîtrise de leur propre destin.
La tragédie individuelle se transforme alors progressivement en tragédie collective, et le rire devient l’un des derniers refuges d’une société qui ne parvient plus à produire son propre dépassement.
Mais ce rire est trompeur. Il procure un soulagement provisoire avant de se retourner contre celui qui rit et de faire surgir une question autrement plus grave : que devient une société qui ne cesse de reproduire son propre sentiment d’impuissance, tandis que le passé continue de peser sur son présent ?
C’est sans doute dans cette zone trouble, entre dérision et douleur, que se situe l’une des forces essentielles du spectacle. Le passé n’y apparaît pas seulement comme un temps révolu. Il agit comme une présence persistante, une force qui continue de modeler le présent et de l’empêcher de se dégager pleinement de ses propres héritages. Le changement semble toujours annoncé, toujours différé, mais rarement accompli. La volonté de renouvellement existe, mais elle peine à trouver le sujet capable de la transformer en acte.
C’est de cette contradiction que naît le rire noir. Un rire qui semble libérateur mais qui, au fond, révèle notre enfermement. On rit parce que la situation est absurde ; mais, derrière l’absurde, apparaît progressivement quelque chose de beaucoup plus douloureux : l’incapacité collective à produire un sens nouveau.
À l’arrière-plan du spectacle se dessinent ainsi les grandes questions de la modernisation tunisienne et les ambiguïtés du projet historique construit depuis l’indépendance. Ce qui est interrogé n’est pas seulement le passé, mais la manière dont celui-ci continue d’habiter le présent.
« Le rêve » ne se contente donc pas de revisiter ce qui a été : il met le présent lui-même à l’épreuve et nous oblige à nous demander ce qui, dans nos représentations, nos comportements et nos imaginaires, continue de faire obstacle à l’émancipation.
Le spectacle rejoint, sur ce point, certaines interrogations formulées par le grand critique et théoricien marocain Khalid Amine à propos des nouvelles sensibilités théâtrales, de leur rapport à elles-mêmes et à leur « autre », et de leur capacité à construire une singularité propre dans un monde en transformation rapide.
Le théâtre tunisien cherche ici sa propre voix, mais il ne peut la trouver qu’en transformant ses interrogations locales en questions susceptibles de résonner au-delà de leur contexte immédiat.
Car la véritable question n’est peut-être plus seulement : de quel monde sommes-nous issus ? Elle devient : quel monde sommes-nous encore capables d’imaginer ?
Le comédien au cœur du dispositif Mais ce qui donne, à mes yeux, au « Rêve » sa force la plus immédiate, c’est le travail du comédien.
Le jeu est le lieu où le texte rencontre le corps, où la vision du metteur en scène devient présence scénique. Le comédien porte le texte autant qu’il le transforme. Il est l’un des principaux artisans de la construction esthétique du spectacle.
Les acteurs évoluent dans une zone particulièrement délicate où se côtoient constamment la dérision et la fragilité, l’absurde et la souffrance, l’excès et la retenue. Une telle écriture du jeu exige une maîtrise exceptionnelle du rythme, du corps, de la voix et surtout de ces détails presque imperceptibles qui permettent à un personnage d’être simultanément drôle et bouleversant.
C’est là que réapparaît toute la richesse du comédien tunisien. Sa capacité à traverser plusieurs registres d’expression sans perdre la densité intérieure du personnage témoigne d’une tradition théâtrale construite au fil des décennies. Le théâtre tunisien a accumulé une véritable culture du jeu, une expérience du corps et de la parole qui constitue aujourd’hui encore l’un de ses patrimoines artistiques les plus précieux.
La maîtrise de Fadhel Jaïbi Le spectacle révèle également la maîtrise de Fadhel Jaïbi dans la direction de son équipe et dans l’organisation de l’espace scénique.
La mise en scène ne se réduit pas ici à une illustration du texte. Elle se manifeste dans la composition de l’image, la circulation des corps, le contrôle des rythmes, l'organisation des rapports entre les personnages et la manière dont les différentes énergies individuelles sont fondues dans une dynamique collective.
C’est précisément dans cette capacité à organiser les forces du plateau que se reconnaît l’expérience du metteur en scène. Un spectacle théâtral n’est jamais la création d’un individu isolé. Il est le résultat d’une alchimie entre texte, acteurs, espace, lumière, rythme et regard du metteur en scène. La véritable autorité artistique consiste alors moins à imposer une présence qu’à faire converger des sensibilités différentes vers une même vision.
« Le rêve » témoigne de cette expérience.
Il s’inscrit ainsi dans une longue histoire du théâtre tunisien, une histoire faite de textes, de comédiens, de metteurs en scène, d’expérimentations et de ruptures esthétiques. Mais son intérêt tient surtout à sa capacité à prolonger cette histoire en interrogeant notre présent.
Le spectacle utilise le rire comme si celui-ci pouvait nous permettre d’échapper momentanément à la tragédie. Or c’est précisément l’inverse qui se produit : le rire nous y ramène. Il soulève le voile, désarme les défenses, rend l’absurde visible et finit par dévoiler la douleur qu’il cherchait d'abord à dissimuler.
C’est peut-être là le paradoxe le plus fécond du « Rêve » : nous rions parce que nous reconnaissons l’absurdité de ce qui nous entoure, puis nous découvrons que cette absurdité est aussi une manière de raconter notre propre impuissance.
Et lorsque le rire s’éteint, demeure une question plus inquiétante que le rire lui-même:
combien de tragédies faudra-t-il encore traverser pour comprendre que ce n’est peut-être pas seulement le monde qu’il nous faut changer, mais aussi le rêve que nous avons hérité de lui ?